Publié le · Mis à jour :

L'Ukraine au bord de la crise : Zelensky révoque le procureur général après sa fuite et une mise en suspect du patron du NABU

Le procureur général Rouslan Kravtchenko, qui avait démissionné la semaine précédente après la publication de l'opération « Carthage » ciblant son propre bureau, a annoncé dans une vidéo publiée le 14 septembre avoir signé un avis de suspicion à l'encontre du directeur du NABU, Semen Kryvonos. Le même soir, le président Volodymyr Zelensky a soumis au Parlement la demande de révocation de M. Kravtchenko, signé un décret le suspendant de ses fonctions, et publiquement déclaré qu'il n'avait « d'autre voie » que la démission. Le NABU et le SAPO ont qualifié l'annonce de « nouvelle attaque systématique » contre les institutions anti-corruption ukrainiennes, tandis que la Commission européenne a réaffirmé son attachement à l'indépendance de ces organes.

L'essentiel

  • Le procureur général Rouslan Kravtchenko annonce le 14 septembre avoir signé un avis de suspicion contre le directeur du NABU Semen Kryvonos pour falsification de documents officiels et adoption fictive ; le NABU et le SAPO affirment qu'aucun document papier ne lui a été remis.
  • Le président Zelensky soumet au Parlement une demande de révocation de M. Kravtchenko, déclare publiquement que ce dernier n'a « d'autre voie » que la démission, et signe le décret n° 905/2026 le suspendant de ses fonctions en vertu de la loi martiale.
  • M. Kravtchenko quitte l'Ukraine dans la nuit du 13 au 14 septembre à bord d'un véhicule de service ; il confirme ensuite sur Telegram qu'il est en « mission à l'étranger » et prévoit de rencontrer des partenaires internationaux.
  • Le 7 septembre, M. Kravtchenko avait présenté sa démission à la suite de l'opération « Carthage » du NABU et du SAPO, qui a mis au jour une organisation criminelle au sein du parquet général, dont cinq suspects, parmi lesquels Serguiï Kropyva.
  • Le vote sur la révocation de M. Kravtchenko est inscrit à l'ordre du jour de la Verkhovna Rada pour le 15 septembre, après le vote favorable du Comité parlementaire sur l'application des lois.
  • La Commission européenne, par la voix de Guillaume Mercier, réaffirme le 14 septembre la politique de tolérance zéro de l'UE à l'égard de la corruption et souligne que les organes anti-corruption indépendants sont la « pierre angulaire » de l'État de droit en Ukraine.

Pourquoi c’est important

Cette crise teste directement l'indépendance des institutions anti-corruption ukrainiennes (NABU et SAPO), qui constituent une exigence de longue date de l'UE et un critère clé du processus d'adhésion ukrainien. Le conflit ouvert entre le parquet général et les organes anti-corruption, ainsi que la fuite à l'étranger du procureur général après sa démission, constituent une rupture sans précédent dans le fonctionnement des institutions chargées de l'État de droit. Le contexte de l'opération « Carthage », qui vise des soupçons de corruption au sein même du parquet général, renforce encore l'enjeu pour la gouvernance judiciaire et pour les attentes des partenaires européens de Kiev.

Ce qui s’est passé

Le matin du 14 septembre, le procureur général Rouslan Kravtchenko, qui avait remis sa démission le 7 septembre dans le contexte de l'opération « Carthage » du NABU et du SAPO, publie une vidéo dans laquelle il annonce avoir signé un avis de suspicion contre le directeur du NABU, Semen Kryvonos, pour falsification de documents officiels et adoption fictive, ainsi qu'un avis contre une personne proche du chef du SAPO, Oleksandr Klymenko. Le même jour, Kravtchenko quitte l'Ukraine dans la nuit à bord d'un véhicule de service, avant de confirmer sur Telegram qu'il est en mission à l'étranger. Dans la soirée, le président Volodymyr Zelensky réagit sur les réseaux sociaux en déclarant que Kravtchenko « n'a d'autre voie que la révocation » et soumet au Parlement une demande formelle de révocation. La Commission parlementaire sur l'application des lois recommande la révocation, et le vote à la Verkhovna Rada est inscrit à l'ordre du jour du 15 septembre. Le NABU et le SAPO répliquent par un communiqué conjoint : ils affirment qu'aucun document papier de l'avis de suspicion n'a été remis à Kryvonos et qualifient les annonces de Kravtchenko de « nouvelle attaque systématique » contre les organes anti-corruption. Le soir du 14 septembre, le parquet général publie à son tour un communiqué indiquant qu'aucune notification de suspicion n'a été faite selon la procédure prévue par le code de procédure pénale et que les inscriptions correspondantes au registre unifié des enquêtes préliminaires ont été annulées. À Bruxelles, le porte-parole de la Commission européenne, Guillaume Mercier, réaffirme la politique de tolérance zéro de l'UE à l'égard de la corruption et l'importance d'organes anti-corruption indépendants en Ukraine.

Là où les récits divergent

Plusieurs points restent en litige entre les sources. Premièrement, la validité de la notification de suspicion à Kryvonos : Kravtchenko et le parquet général affirment d'abord que l'avis a été signé et inscrit au registre, puis envoyé par courrier postal avec accusé de réception, tandis que le NABU, le SAPO et Kryvonos lui-même affirment qu'aucun document papier ne lui a jamais été remis ; le parquet général a même publié dans la soirée un communiqué annulant les inscriptions au registre. Deuxièmement, la destination réelle de Kravtchenko : le parquet général évoque un déplacement officiel à Paris pour une réunion du réseau parlementaire de l'APCE, mais plusieurs sources médiatiques et policières évoquent un déplacement à Vilnius, Bruxelles ou un passage par la Pologne, et l'APCE a indiqué que ni Kravtchenko ni ses représentants ne participeraient à la réunion prévue. Troisièmement, la nature de ce qu'auraient saisi les détectives du NABU lors des perquisitions au parquet général dans le cadre de l'opération « Carthage » : Kravtchenko affirme que des documents classifiés ont été copiés et volés, ce que le NABU et le SAPO démentent, affirmant qu'une simple fiche de référence (dovidka) a été saisie. Quatrièmement, l'autorisation du départ à l'étranger : selon le Centre anti-corruption, il n'aurait été possible qu'avec l'accord du président Zelensky, échangé contre la signature de la suspicion contre Kryvonos, ce que des sources à l'OP qualifient de « démarche personnelle non coordonnée » de Kravtchenko, tandis que le député Serhiy Vlasenko rappelle que le procureur général est constitutionnellement indépendant. Enfin, la question de savoir si Kravtchenko avait été « politiquement retenu » par le président de signer la suspicion, comme il l'affirme, est contestée par des sources de la Banque.

Contexte

Le 4 septembre, le NABU et le SAPO ont annoncé l'opération « Carthage », qui a mis au jour une organisation criminelle au sein du parquet général accusée de « couvrir » des réseaux de centres d'appels frauduleux et de blanchir le produit de ces activités ; cinq suspects ont été notifiés, dont Serguiï Kropyva, placé en détention par la Haute Cour anti-corruption avec une caution alternative de 120 millions de hryvnias. Rouslan Kravtchenko, ancien chef du Service fiscal de l'État entre décembre 2024 et juin 2025, avait été nommé procureur général en juin 2025 ; il a remis sa démission le 7 septembre, dans le contexte de l'opération « Carthage », mais est resté en fonction jusqu'au vote du Parlement. Les organes anti-corruption indépendants (NABU et SAPO), créés après la révolution de Maïdan avec le soutien de l'UE et du FMI, constituent depuis longtemps une exigence de Bruxelles dans le cadre du processus d'adhésion ukrainien ; la Commission européenne a réaffirmé le 14 septembre qu'ils étaient la « pierre angulaire » de l'État de droit. Le texte publié de l'avis de suspicion contre Kryvonos, préparé par le parquet général, couvre deux épisodes : une adoption fictive d'un enfant en 2008-2009, utilisée pour obtenir une amnistie dans une affaire d'achat de votes, et une demande présumée d'avantage indu en 2014 dans le cadre d'une affaire foncière.